Pages

mardi 11 octobre 2011

Le sang des prairies



Auteur : Jacques Côté
Série : Les Cahiers noirs de l'aliéniste, tome 2
Éditeur : Alire (2011)
Nombre de pages : 314 pages

Résumé : Fort Edmonton, 5 mai 1885…

Trois mois après avoir joint les rangs du 65e bataillon de Montréal, le capitaine Georges Villeneuve, assisté du lieutenant Bruno Lafontaine et du docteur Paré, entend la déposition sous serment de François Lépine, un interprète métis qui a survécu au massacre de Lac-à-la-Grenouille.

Villeneuve et ses hommes ont reçu l’ordre du général Strange de former une commission d’enquête afin d’identifier les cadavres et de retrouver la trace des auteurs de ce crime odieux, de jeunes guerriers cris que le gouvernement canadien croit sympathiques à la cause de Louis Riel. Or, Villeneuve, tout comme la majorité des soldats et officiers du 65e bataillon, considère Riel non comme un traître mais bien comme un héros de la Nation !

Si la vie militaire n’effraie pas le jeune homme de vingt-deux ans – ses gages lui permettront en plus de payer ses études de médecine –, ce qu’il voit des injustices commises par le pouvoir d’Ottawa à l’encontre des Indiens du Nord-Ouest, des Métis et de Louis Riel, demeurera gravé dans la mémoire du futur aliéniste.

À la fois roman policier, roman historique et véritable western, Le Sang des prairies relate une page sombre et injustement oubliée de l’histoire canadienne.

Mon avis :

Combien y a-t-il de géants endormis dans nos mémoires?  Combien de pages de notre grand livre d'Histoire devenues illisibles à force d'oubli?  Avec Le sang des prairies, Jacques Côté nous rend un immense service en ramenant à l'avant-scène un homme tel que Georges Villeneuve et un événement historique marquant tel que le massacre du Lac-à-la-Grenouille.  Georges Villeneuve n'a peut-être pas la stature héroïque d'un Champlain ou d'un Papineau, n'empêche que sa contribution à la société québécoise, dans les domaines de la médecine et de la psychiatrie légales, est importante à mes yeux.  Et encore aujourd'hui, la rébellion d'une minorité opprimée par une majorité dominante soulève des échos douloureux ...

Le sang des prairies est le deuxième opus de la série Les cahiers noirs de l'aliéniste mettant en scène les aventures de Georges Villeneuve, un médecin québécois qui a réellement vécu à la fin du XIXe siècle.  Ce deuxième tome est aussi bon que le premier,  même s'il est différent.  Pour moi, il est davantage historique que policier, plus introspectif, voire philosophique, que Dans le quartier des agités.  Le roman commence alors que George Villeneuve se fait réveiller en pleine nuit et se voit obligé, avec son frère Alphonse, de rejoindre son bataillon, le 65e, dès le petit matin, avec comme objectif d'aller mater la révolte des Métis de Louis Riel dans les Prairies de L'Ouest.  Au terme de sa traversée du pays, il devra enquêter sur le massacre du Lac-à-la-Grenouille où des Indiens ont assassiné des colons blancs et en ont détenu d’autres en otage.  

Georges Villeneuve se sent déchiré entre l'obéissance due à l'autorité supérieure, représentée par la religion et l'armée et sa sympathie naturelle envers ses «frères» métis, francophones et catholiques comme lui.  Aussi comment concilier le recours aux armes comme solution à un conflit alors que la religion catholique prône le dialogue dans ce cas?  Finalement, les tensions entre les Canadiens français et les Anglais sont vives et affleurent à la surface, n'attendant qu'une étincelle pour mettre le feu aux poudres.  Dans ce cas, comment agir alors que Villeneuve est sous les ordres d'officiers anglais et que certains de ses compagnons le sont aussi?

Le voyage de Georges Villeneuve est long et éprouvant, presque au-delà des limites physiques et psychologiques de l'homme.  Il se fait dans le froid et la fatigue, Villeneuve doit marcher des heures durant, car à cette époque, le train ne se rend pas encore jusqu'au bout du pays.  Ses compagnons et lui doivent aussi construire des bateaux pour descendre une rivière tumultueuse et surtout, vivre dans la peur et affronter des Indiens qui n'ont rien à perdre.  Les soldats de la compagnie dont Villeneuve est le capitaine ne sont pas des soldats de métier et doivent l'apprendre "sur le tas".  Ils sont loin de chez eux et ne savent pas s'ils vont revenir vivants.   

L'écriture de Jacques Côté est accessible, directe et magnifiquement descriptive.  Il nous donne à voir et à ressentir les nombreux tourments de Villeneuve, mais aussi son admiration face à la magnifique nature qu'il traverse tout au long de son épopée vers l'Ouest.  Une autre des forces de ce roman est la façon presque parfaite dont Jacques Coté a recréé ce XIXe siècle non seulement dans ses descriptions de lieux et de paysages, mais surtout dans les croyances et les préoccupations de son personnage principal.  Celui-ci a grandi baigné dans la foi catholique, qui rythme chacun des moments de sa vie quotidienne, grands comme petits et c'est tout naturellement vers elle qu'il se tourne dans les épreuves, comme dans les joies.  Il y a aussi profondément ancrée en lui cette fierté, oserais-je dire nationale, cette fierté donc d'appartenir à cette race canadienne française, droite et solide, celle des bâtisseurs de ce pays immense.

Arrivé à Lac-à-la-Grenouille, Villeneuve commence son investigation sur les meurtres perpétrés par les Indiens et s'initie ainsi aux rudiments de sa future profession.  Il découvre ce que la haine des Métis et des Indiens envers les Anglais peut engendrer.  Et il s'interroge : comment ne pas se sentir révolté et en colère comme eux, alors qu'ils ont été spoliés de leurs terres et qu'on les a privés de leur liberté millénaire?  Comment ne pas se demander si toute violence née du mépris du gouvernement anglais face à des êtres qu'il juge à peine humains, ne serait pas justifiée?  Il se sent que ses convictions les plus profondes sont bouleversées.  Et ce ne sera plus le même homme qui reviendra à Montréal.

Avec Le sang des prairies, Jacques Côté a écrit un merveilleux roman d'aventures, qui non seulement m'a fait voyager et m'a instruit, mais aussi un roman intense qui m'a profondément touchée.  Et je ne peux qu'en redemander encore et encore...

Suzan en parle ici et Allie, ici.

Citation : 

« Lépine s'emporta aussitôt.

- Si on vous prenait vos terres, vos maisons, votre fierté, si on vous enfermait comme du bétail dans une réserve alors que vous avez connu l'infini d'un continent, que feriez-vous?  Vous resteriez passif?  Si on v*olait vos filles et vos femmes comme les Anglais l'ont fait chez nous en 1869 à Rivière-Rouge, est-ce que vous resteriez là à applaudir?  Et si on vous empêchait de pratiquer vos rites religieux?

- Vous justifiez donc les gestes d'Esprit-Errant ? demanda le docteur Paré.

- Je comprends le ressentiment des Cris, asséna Lépine d'une voix forte.  C'est le nôtre, celui des Pieds-Noirs, des Bloods et des autres tribus.  Et vous autres, les Canadiens du Québec, est-ce que vous comprenez le soulèvement des Patriotes en 1837 chez vous ? Pourquoi vos chefs se sont-ils laissé acheter aussi facilement ? Le nôtre, Louis David Riel, a toujours refusé qu'on marchande ses convictions.  C'était non monnayable, et ça l'est toujours.  Ils ont tout essayé.  Vous êtes avec qui finalement, vous, les Canadiens français ? Elle est où votre loyauté, vous du Québec ? On ne sait jamais sur quel pied danser avec vous autres.  Si nous sommes des sang-mêlé, comme vous dites, vous autres, vous avez sali le vôtre avec celui des Anglais.  Comment vous est-il possible de servir deux maîtres ? Vous écrivez partout dans vos journaux que vous admirez Riel.  Nous croyons que vous êtes avec nous, mais à la première occasion, votre bataillon s'amène pour fouler aux pieds notre marche vers la liberté.» (PP. 198-199)
                          
   
Source couverture et résumé : Alire

4 commentaires:

Joelle a dit…

Je l'avais déjà noté chez Suzan car j'aime beaucoup cette période et qu'en France, on connait peu ce qui s'est passé au Québec ! Mais maintenant, si c'est une série qui me tente beaucoup, je ne suis pas sûre que j'arriverai à mettre la main dessus ici !

Suzan a dit…

Très beau billet Opaline.

CarnetJulie a dit…

Je vois ce livre partout c'est temps ci !! En biblio, en librairie, sur les billets et ici ton charmant billet me donne l'Eau à la bouche !! Le premier tome est arrivé pour moi à la biblio je le prendrai dès demain et je le lirai ce week-end !! Merci Opaline !!

argali a dit…

Bonjour Opaline. Ton billet et celui de Richard me tentent beaucoup. Peux-tu me dire le nombre de pages de ce roman et s'il est disponible en numérique ? Merci à toi !